• Post Category:Autre

M. Mahjoubi, ex-secrétaire d’État au numérique, estime que lorsque Amazon créé 1 emploi, il en détruit 2,2. Ce chiffre est anecdotique pour vous ? Très bien. Bon nombre de prédictions affluent aujourd’hui : certaines études économiques montrent qu’un emploi sur deux sera automatisé d’ici 2040, voire que 70% de nos emplois actuels seront détruits. Ces chiffres sont-ils plus éloquents à présent ?

 Rassurons-nous, l’OCDE vient de publier un rapport sur Les perspectives de l’emploi (2019). Selon l’institution, seulement 14% des emplois au sein des pays de l’OCDE sont susceptibles d’être entièrement automatisés. Toutefois, cela représente un nombre important de nos emplois. La raison de cela ? L’automatisation ou encore l’essor de l’intelligence artificielle. Le développement technique et technologique apparaissent dès lors non plus comme un progrès significatif mais comme un facteur de chaos social.

En dépit des limites concernant la méthodologie calculatoire de ces résultats, nous pouvons cependant nous poser la question de la légitimité du travail dans un avenir proche ou lointain. En effet, le travail est depuis des siècles une valeur cardinale de notre société, néanmoins aujourd’hui c’est une notion qui est questionnée et remise en cause étant donné l’essor croissant du développement technique axé en particulier sur la robotisation et l’essor de l’intelligence artificielle.  Allons-nous progressivement vers une « Fin du travail » ? Peut-on imaginer un monde où les emplois auront tous disparu ?

Le rêve de P.Lafargue, gendre de K.Marx, était qu’émerge un droit à la paresse (Le droit à la paresse, 1883) et finissait d’ailleurs son pamphlet en affirmant : « La machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des sordidæ artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté ».
            Les prémonitions de P. Lafargue se sont-elles avérées ? Le destin de l’humanité est-il voué inexorablement à la disparition du travail ? En effet, on peut légitimement se demander si l’innovation, la machine, remplacera l’homme dans le travail. Le travail pourrait alors disparaitre. Bien qu’une telle affirmation soit de nos jours légèrement excessive, toujours est-il qu’il est nécessaire de se pencher sur la question. Moins radicaux que P. Lafargue, certains économistes affirment que l’économie se bouleverse, se modernise, à une telle vitesse que la valeur centrale et cardinale de notre existence, le travail, pourrait finalement déguerpir.
            Pour étayer cet argument, il suffit de prendre l’évolution globale de notre économie. Sans remonter très loin, la première et deuxième révolution industrielle ont fait émerger des sociétés dites industrielles avec son lot d’innovations toujours plus sophistiquées. Prenons pour exemple les innovations dans le secteur textile en Angleterre au XVIIIe siècle : bien que la productivité dans ce secteur fut multipliée par 10 en 10 ans et les conditions de travail se soient allégées, beaucoup d’emplois furent détruits. Cette situation fut la même lorsqu’un siècle plus tard, l’essor de l’industrie lourde, notamment portée par l’automobile, aboutit à son lot de destruction d’emplois. Aujourd’hui, on peut assimiler ce même phénomène avec l’essor de la robotisation et de l’intelligence artificielle à une exception près : cette destruction d’emploi ne serait pas suivie d’une création comme l’avait souligné le théoricien J. Schumpeter.
            En effet, au vu des taux de chômage conséquents dans la plupart des pays industrialisés, certains économistes se posent la question de la pérennité de l’emploi pour tous. Nous serions ainsi passés à une 3ème révolution industrielle portée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Pour d’autres encore, il s’agit du deuxième âge de la machine : l’innovation technologique suit un progrès exponentiel, l’information est digitale donc disponible en temps réel à tout moment, l’innovation est combinée par un effet combinatoire (c’est la loi de Moore qui montre que la puissance des processeurs informatiques doublerait tous les 18mois). Ainsi, cette évolution marque une entrée dans une nouvelle ère dans laquelle la création d’emploi n’est pas corrélée.

Nous sommes donc en train de redéfinir la notion de travail. Finalement, la robotisation de l’économie déboucherait sur un chômage massif. Qu’à cela ne tienne ! Nous aurons donc une vie remplie de loisirs et de liberté puisque nous serons affranchis du travail. N’est-ce pas Platon dans La République qui vilipendait les travailleurs : « La nature, n’a fait ni cordonnier, ni forgeron ; de pareilles occupations dégradent les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables sans nom qui sont exclus par leur état même des droits politiques ».

Plus sérieusement, nous sommes entrés dans une société de la connaissance qui modifierait notre perception du travail. Nous devrons désormais raisonner au-delà des valeurs prônées par la société industrielle fondée sur le salariat en accentuant l’inclusion sociale. Cette nouvelle approche de l’économie sera transdisciplinaire, plus ouverte à l’analyse qualitative et à un dialogue constant avec la société civile. Et oui, la connaissance se transmet par le biais du partage d’information, plus il y a de personnes différentes dans le partage, plus l’information s’accroit. La société de la connaissance se mesure, de surcroit, non plus de manière quantitative comme précédemment mais de façon qualitative : l’information que l’on recherche n’est plus dans sa quantité (il y a des milliards d’informations sur internet) mais dans sa qualité (comment piocher les informations bonnes et véridiques).

Nous ne sommes qu’à l’aube de ces profonds changements. Nos économies sont encore principalement salariées et centrées de plus en plus sur le service. L’économie mondiale est encore fortement industrielle et centrée sur la richesse matérielle. Néanmoins, aujourd’hui, la production de richesse n’est plus exclusivement matérielle. L’économie de la connaissance se développe de plus en plus mais reste difficilement mesurable par le PIB. Si l’hypothèse d’une société sans travail apparait encore illusoire, une profonde réflexion doit être menée sur les avancées technologiques à venir et notre relation face à celles-ci.

 À mesure que la robotique, l’intelligence artificielle, et la transformation numérique se développe dans le monde du travail de nouvelles opportunités se créent. Dans les pays de l’OCDE, de nombreux emplois prolifèrent bien que d’autres disparaissent. De plus, l’automatisation n’est pas une fatalité : beaucoup d’emplois ne sont pas automatisables pour des raisons juridiques, éthiques ou encore économiques. Une chose est certaine, les emplois seront renouvelés dans la mesure où il faudra d’autres compétences pour assurer son travail de demain.

Pour cela, un effort nécessaire doit être mis en avant sur l’éducation et la formation continue, qu’il s’agisse des plus jeunes aux plus anciens, de la formation académique à la formation professionnelle, par l’apport de politiques publiques. Face à un monde de plus en plus complexe et ancré dans la mondialisation, nous devons modifier nos approches face à la connaissance. Edgar Morin, sociologique et philosophe l’a admirablement décrit : le système industriel a amorcé une conception de l’éducation favorisant l’usage de l’hémisphère gauche du cerveau, principalement analytique et séquentiel, centré sur des tâches répétitives, isolées, spécialisées. Or toutes ces qualités seront largement dominées par les nouvelles technologies. Nous devons modifier notre paradigme et développer plus amplement les compétences de l’hémisphère droit : c’est la partie du cerveau consacrée à une vision globale et intuitive, concentrée sur l’innovation, la complexité, avec une perception systémique. Ainsi, les politiques de formation doivent être en capacité d’intégrer au mieux les travailleurs sur le marché en cherchant à modifier leur pédagogie afin d’être toujours compétitif.

En définitive, la « Fin du travail » ne semble pas être pour demain. Néanmoins, nous devons collectivement réfléchir à l’impact des nouvelles technologies sur nos emplois et nos valeurs puis apporter notre réponse afin de créer une collaboration entre la machine et le travailleur. N’oublions pas ce que martelait J. Chirac : « Dans un environnement qui change, il n’y a pas de plus grand risque que de rester immobile ».

Paul Camblain, Chef de Projet