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Pour éviter les dérives de certaines pratiques opaques, une régulation des marchés semble nécessaire. Jian Wu, responsable du département finance à Rouen Business School, nous oriente sur le cadre législatif à adopter et sur la nécessaire mutation des pratiques des acteurs financiers. 

    La crise de 2008 a sonné le glas du libéralisme. Si l’on en croit Albert Einstein qui considérait que toute « crise comporte progrès », celle de 2008 serait peut-être une chance de changer un système attaqué et fustigé par la masse des observateurs et des spécialistes économiques. Pourtant, aucun système alternatif ne se propose de prendre la suite du libéralisme en fondant une ère économique nouvelle. La seule solution qui semble subsister est celle d’une réflexion globale et intégrale autour des fondements même du libéralisme financier tel qu’il s’est développé lors des 30 dernières décennies.

                La diffusion de la crise à partir de 2008 et l’ampleur de ses conséquences reposent en partie sur le manque d’intégrité des marchés financiers, auxquels on reproche trop souvent opacité et confusion. Il importe alors de rendre les activités financières plus transparentes. Repenser le libéralisme suppose de responsabiliser les acteurs des marchés financiers. Un entretien avec Jian WU, responsable du département Economie et Finance de Rouen Business School nous a permis d’identifier certains éléments dont l’amélioration apporterait plus de stabilité et de transparence aux sphères financières sur lesquelles repose l’économie mondiale.

                Il s’agit bien de se tourner vers une mutation du libéralisme : si l’intervention d’entités externes aux marchés financiers est nécessaire, il est indispensable que cette démarche s’appuie sur une nouvelle approche plus responsable du risque de la part des acteurs financiers.

 
                Seul l’Etat possède l’autorité suffisante pour initier un changement dans les pratiques financières, et imposer de les réguler. D’ailleurs, beaucoup de spécialistes appellent à l’intervention étatique. C’est pourquoi l’on parle de « libéralisme étatisé ». Le rôle de l’Etat dans le contrôle du système financier serait plus conséquent afin de faire en sorte qu’il ne soit plus déconnecté de l’économie réelle (de laquelle il est censé être au service). Le risque inhérent à l’intervention étatique consiste à déresponsabiliser les banques : celles-ci seraient moins incitées à assumer les risques étant donné que l’Etat ferait ce qu’il faut pour les sauver en cas de réalisation de ces risques.
La mise en place des normes Bâle III par le G20 est un exemple très concret de l’intervention par des entités extérieures au marché. Par l’impulsion de nouvelles réglementations, les Etats espèrent ainsi pouvoir responsabiliser les banques face aux risques qu’elles prennent. Imposer aux banques de détenir une proportion suffisante de fonds propres assure la constitution d’un « matelas de sécurité », sur lequel les banques peuvent s’appuyer en cas de réalisation de risques et de besoin soudain de liquidités. La crise de 2008 a révélé que le ratio McDonough défini en 2004 par les accords Bâle II et qui exige un ratio de fonds propres réglementaires tier one (voir encadré) sur actifs de 5% était insuffisant. En conséquence, les accords de Bâle III envisagent sa réévaluation autour de 7% voire 9%. Néanmoins, les banques sont opposées à un tel taux. D’une part il leur coûte cher en faisant dormir un montant plus important d’argent. D’autre part, les banques doutent qu’à son application en 2012, les marchés soient capables de faire face à la fois à cette levée de fonds, et au refinancement des Etats. 

                Pour autant, l’intervention de l’Etat ne peut pas être utile si elle ne s’accompagne pas d’une modification de certaines habitudes de travail héritées des années fastes de la finance.  C’est pourquoi il importe de responsabiliser les acteurs financiers.
Pour cela, la première voie à explorer est celle de la rémunération des cadres dirigeants des entreprises financières, notamment des grandes banques. Avec le système de stock-options actuel, ils sont pratiquement certains, quoi qu’ils fassent, de toucher un gain; se tourner vers des stock-options indexées à cliquet sur moyenne permettrait d’introduire la notion de performance relative  (contrairement à la performance absolue qu’impliquent les stock-options traditionnels). En introduisant cette notion, les cadres dirigeants non performants ne toucheront aucune compensation en cas de bulle spéculative, ce qui les incite à mieux mesurer les risques qu’ils prennent.
La seconde piste à explorer est de s’assurer que les utilisateurs de produits financiers aient une bonne compréhension des risques que ceux-ci comportent (nous tirons ici la leçon de la crise des subprimes, qui étaient camouflés dans des actifs financiers trop opaques pour pouvoir juger le risque de façon optimale). Pour cela, l’utilisateur peut se référer à un tableau qui permet de lire les risques des produits financiers « exotiques » (ou peu habituels) à partir des risques comportés par les produits financiers les plus répandus.
La finance ne sera véritablement responsabilisée qu’à condition de restaurer une dimension éthique dans les pratiques financières. Autrement dit, il importe de reconstruire le lien entre le financier et le social. Les principales banques françaises (Société Générale, BNP Paribas, Crédit Agricole) proposent des fonds d’Investissement Social Responsable (ISR). Il s’agit d’une approche qui inclut des considérations éthiques et sociales, mais cette pratique n’est pas encore très répandue.

                Réguler les pratiques financières suppose donc une impulsion extérieure par une entité légitime, incarnée par l’Etat. Mais surtout, cela suppose un changement dans la façon de penser la finance, et ce changement ne peut s’opérer totalement que si les acteurs financiers eux-mêmes y participent. 

 

Julie Quatrehomme – Altéo Conseil, 14 novembre 2011

(Sources : « A new classification of exotic options », Jian WU, Wei WU et Tho NGUYEN, Bankers, markets and investors, n°112, mai-juin 2011; « Indexed executive stock options with a ratchet mechanism and average prices », Jian WU et Wei WU, 2001 ; « Liquidité et fluidité excessives », André ORLEANS, Le Monde du 16/09/09 ; « L’économie politique », Christian CHAVAGNEUX, Alternatives économiques n°41, p 5-7.)

Encadré : les fonds propres réglementaires

Les accords de Bâle (I &II) introduisent la notion de fonds propres réglementaires. Il s’agit d’un retraitement du bilan des entreprises qui inclut dans les fonds propres les éléments suivants (ne sont cités que les éléments significatifs) :

Fonds propres de base (TIER 1)

Eléments à ajouter

  • Capital social ou assimilé (actions, certificats d’investissement, actions à dividende prioritaire)
  • Résultat non distribué de l’exercice et réserves consolidées

Eléments à déduire

  • Action propres détenues
  • Partie non libérée du capital


Fonds propres complémentaires pris en compte que dans la limite de 100% des fonds propres de base. Au-delà, ils sont inclus dans les fonds propres surcomplémentaires

De premier niveau

  • Titres hybrides sous certaines conditions (de durée notamment)

De deuxième niveau

  • Eléments de dette dont la durée initiale est supérieure à 5 ans
  • Pour tout capital emprunté, une décote de 20% par an est appliquée au cours des 5 dernières années de vie

Fonds propres surcomplémentaires

  • Instruments de dette subordonnée à terme d’une durée initiale de plus de deux ans qui ne comporte aucune condition préférentielle de remboursement
  • Fonds propres complémentaires de premier niveau plafonnés>
  • Fonds propres complémentaires de deuxième niveau plafonnés à l’exclusion des éléments décotés

Ce sont les fonds propres de base ou Tier 1 qui interviennent dans le calcul du ratio McDonough 

(Sources : fimarkets.com, vernimmen.net, Bank for International Settlements, Banque de France)